C’est quoi un smartphone apaisé ?

Je reviens souvent, et avec délice, à cette vidéo de Morgan Segui, designer de son état, qui nous expliquait en 2012 à un Tedx Panthéon Sorbonne, à quoi ressemblerait un smartphone “apaisé”.

Un objet apaisé, nous dit-il, c’est un objet qui résiste au temps. Il est donc réparable et anticipe les modes, qu’elles soient culturelles ou technologiques. C’est aussi un objet qui provient d’une production équitable, comme le café. C’est à dire qu’il n’est pas fabriqué par des Ouighours dans des camps en Chine, et que les matières premières qui le composent ne sont pas extraites dans des mines à ciel ouvert par des enfants esclaves.

Penser un objet “apaisé”, c’est donc penser toute la chaîne de fabrication, depuis les matières premières jusqu’au produit fini, puis ensuite à la vie et la fin de vie de l’objet, qui doit durer le plus longtemps possible, voir se transmettre de génération en génération. Comme une montre suisse.

Le projet Fairtrade Tech est très utopique dans son concept, il n’a d’ailleurs jamais vraiment émergé, dommage. Je vous laisse regarder la vidéo si vous êtes curieux.

Ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est le passage où il conceptualise sont smartphone low-tech (à 9:50). Plutôt que de prendre nos smartphones actuels comme modèles et de les “convertir” en smartphones éthiques, comme a pu le tenter Fairphone avec un succès mitigé, Morgan Seguin part des “fonctions authentiques” d’un terminal intelligent, c’est à dire les fonctions essentielles à une pratique raisonnée de l’internet et de la communication numérique.

L’élément central de son smartphone modulaire, évolutif et réparable, c’est un écran basse consommation en noir et blanc à encre électronique. Comme sur une liseuse.

Je sais pas si vous avez déjà eu une liseuse entre les mains mais la sensation est quand même extra-ordinaire. La lisibilité, le détail et la texture en font une expérience à l’opposé total de la froideur de verre des smartphones et de leurs écrans trop lumineux. le “papier électronique”, puisque c’est l’appellation officielle, est sobre et efficace.

Pour moi le papier électronique a toujours signifié un futur plus désirable qu’un écran LCD 8 millions de couleurs. Je me suis donc pris à rêver d’un smartphone à encre électronique.

Et la bonne nouvelle, c’est que je ne suis pas le seul. De véritables projets de “smartphones apaisés”, pour reprendre la très belle expression de Morgan Segui, naissent à droite et à gauche, sur Indiegogo pour les plus hipsters, ou dans des chaînes de montage chinoises pour les plus discutables. La chaîne YouTube GoodEreader est dédié au test de tous ces produits de papier électronique. Il y a même désormais des interfaces en couleur, comme le Hisense A5 Pro CC, un smartphone pas si apaisé que ça puisqu’il fait tout comme les vrais.

Celui qui a le plus retenu mon attention est un projet IndieGogo de hipster, bien entendu. Il s’agit du Light Phone, qui en est à son second modèle.

« Designed to be used as little as possible » : comme on aurait pu s’en douter, la sobriété technologique s’accompagne inévitablement d’une sobriété de l’usage. Si ton téléphone a moins de fonctionnalités, tu n’es pas soumis aux boucles d’addiction des plateformes, tu l’utilises donc moins. CQFD.

4G, wifi, bluetooth, hotspot, musique, appel et texto. Point barre. Il y a un GPS donc un outil de navigation sera probablement annoncé à un moment ou à un autre. Et pour le reste ? Pour les emails, pour le calendrier, pour le social media ? Il faut utiliser son ordinateur.

En toute honnêteté, en terme d’usage, il ne me manquerait pas grand chose de plus : un navigateur web basique, ne serait-ce que pour checker Wikipedia, les emails et probablement un appareil photo et je serais heureux.

Un joli travail a été réalisé sur leur rapport environmental, dans lequel ils sont très transparents. Ils ont par exemple calculé l’empreinte carbone de l’appareil sur tout son cycle de vie (61kg de CO2 vs 4kg pour un Bigmac). Ils assument notamment de pas avoir assez d’info sur les métaux rares, que c’est très difficile à obtenir mais pas impossible, et qu’ils s’y attèlent bientôt. Ils indiquent que la batterie contient du cobalt et les circuits de l’or, aujourd’hui difficile de s’en passer, mais peut-on le produire équitablement ? C’est toute la question de la traçabilité.

On est loin du terminal réparable et évolutif de Morgan Segui – la batterie n’est pas amovible par exemple – mais on commence à s’en rapprocher. En tout cas j’ai envie d’y croire. C’est donc un projet que je vais probablement soutenir, et surtout voir si je suis capable de me passer d’un smartphone moderne sur le long terme.

Ça voudrait dire plus de stories Instagram, est-ce que c’est si grave ?

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4 comments

  1. Je n’avais pas vu passé ce Light Phone, j’aime bien la démarche mais j’ai aussi l’impression qu’il me manquerait 2-3 choses pour le coup (et je m’attendais à une batterie plus longue).

    Est-ce que tu as vu passer des choses sur Gemini ? Il y a cette même recherche d’apaisement dans la consommation du web (d’ailleurs un navigateur Gemini serait plutôt approprié sur une liseuse)

    https://ploum.net/gemini-le-protocole-du-slow-web/

    1. C’est super intéressant ce truc. Tu vois en réfléchissant à ce qu’il me manque sur le Lightphone je me suis dis spontanément “j’ai pas besoin d’un navigateur web, mais ce serait une super démarche d’avoir juste accès à Wikipédia”. Ça pourrait être le même principe avec Gemini pour le coup : que les “slow device” accèdent uniquement au “slow web”. J’aime beaucoup le principe.

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